dimanche 7 novembre 2010

CINE : SPIELBERG, CAMERON ET ZEMECKIS REINVENTENT LE CINEMA

(Toutes les citations sont tirées de la remarquable interview croisée des trois cinéastes parue en août 2010 dans le magazine Empire)
Steven Spielberg : When people came to the Tintin set, they saw the actors in their performance capture outfits but they also saw a real-time world on large monitors with real-time Hergé characters moving as the actors were moving and performing. The most amazing thing was that you would see Andy Serkis playing Captain Haddock. We’d stop and Andy might go over and scratch his butt ; on the screen, there is this cartoon character standing around in Belgium scratching his butt. People realised these actors had fully become their animated characters just by virtue of the technology we were using.
Alors que le magazine anglais Empire vient enfin de dévoiler les premières images du Tintin de Spielberg en exclusivité mondiale, il paraît opportun de rappeler à quel point le procédé de performance capture, sur lequel se fonde le film, révolutionne le septième art… mais reste totalement incompris par la majorité des spectateurs, critiques et même acteurs de cinéma !


MERYL STREEP N’Y COMPREND RIEN

Pendant la cérémonie des Golden Globes, James Cameron, qui a poussé la performance capture à son plus haut degré de réalisme dans Avatar, croise Meryl Streep - dont il est un grand fan - et discute avec elle du procédé. Streep, enthousiaste, lui répond avoir adoré participer au film d'animation Fantastic Mr. Fox, où elle prêtait sa voix à Mrs Fox. Grognement intérieur de Cameron : « Les acteurs qui n’ont jamais fait de performance capture pensent qu’ils se chargent du doublage, et que les animateurs font le reste. C’est exactement ce qui ne va pas dans leur manière de percevoir cette technique. Pour Meryl, un jour ou deux de travail sur Fantastic Mr. Fox équivaut à ce que Zoe Saldana [Neytiri] a fait sur Avatar. Or, Zoe a passé un an sur le plateau ».

QU’EST-CE QUE LA PERFORMANCE CAPTURE ?

La performance capture constitue la dernière étape de la fusion entre cinéma et animation amorcée à l'aube des années 90.

Couramment utilisée par le septième art et le jeu vidéo, la capture de mouvements (motion capture ou mocap) restitue sur l'écran ceux d'acteurs réels.

La capture d'interprétation (performance capture) est une évolution extrêmement sophistiquée de la motion capture. Notamment employée par James Cameron (Avatar) et par Robert Zemeckis (Le Pôle Express, Beowulf, le Drôle de Noël de Scrooge), elle permet de transcrire dans leurs nuances les plus infimes, grâce à des capteurs et des caméras, les expressions du visage des comédiens. Les données obtenues servent à animer des personnages dont l'apparence peut être très différente de celle des acteurs. Dans Beowulf, Ray Winstone, alors âgé de 50 ans, a ainsi l'apparence d'un colosse athlétique de 25 ans, et incarne également un nain ou... un dragon.

La performance capture, c'est du maquillage digital
James Cameron : “[Performance capture] is digital make-up or CG make-up, but when actors think of themselves as being replaced, they are no more being replaced than they would be if they were doing a make-up part. I think what people need to understand is there’s only a narrow band where this stuff really applies. It has to be a character that can be performed by a human. You can’t do a talking moose. Well you could, but it would be a waste of the process. You’re better off doing a voice part and animating it.
Les acteurs ne vieilliront plus
James Cameron : What do actors fear the most apart from Screen Actors Guild strikes ? Getting old. I think that’s going to open a whole new realm for actors in terms of their intellectual property. Who they are or their character identities can continue indefinitely. (To Spielberg) Harrison could be making Indiana Jones films as long as you want to make them. (…) Actors can make a whole lot more money and have their careers extended a whole lot if they want to. There are strong economic incentives to drive this once the acting community wakes up to its potential. (…) I think Clint Eastwood should do another Dirty Harry film, set in the ‘70s, just looking the way he did then as Harry Calahan. He could do it. Same gravely voice. Same bad-ass attitude. He would just look the way he looked in 1971.
Steven Spielberg : He could absolutely do it, and I’m gonna tell him you said so !
Respecter le jeu des comédiens
James Cameron : Some of the world’s best animators worked on Avatar but they had two completely separate tasks. One was to create the creatures – where they could be wild and creative ; and the other was to deal with the performance capture – where they had to be truthful to the actors. The animators would ask : “Sam’s not doing very much here. Do we want to get more of a sense of a frown or scowl ?” and I would say : “No ! Do what Sam did”. Sam’s choice was critical.
Empire : So you’re saying you cannot change the performance at the animation stage ?
Robert Zemeckis : You can, but what I find is that it doesn’t serve the director or the movie. Any time the animator goes into a performance capture performance and does more than basically clean up what the actor did, then you really fall into a no-man’s land because the essence, the life, goes out.

RETROUVER LA LIBERTE DU JEU THEATRAL

Grâce à la performance capture, les acteurs peuvent jouer leur scène d'une traite, sans subir l’inertie habituelle d’un tournage. Ici, pas de caméra classique ou d’éclairage à régler, pas de longueur de prise ou de marque au sol à respecter, pas de costume ou de maquillage à porter. Quant au réalisateur, il modèle et remodèle sa mise en scène à l'envi pendant la post-production, sans aucune contrainte. Par exemple, une caméra virtuelle se faufile partout et autorise des plans hallucinants à partir de véritables performances d'acteurs : au début de Beowulf, un long, magnifique et invraisemblable travelling arrière part de la salle où festoient bruyamment les guerriers, traverse la forêt et les landes et s'achève sur une partie du visage atroce de Grendel, rendu fou par le vacarme de la célébration qu'il perçoit à des kilomètres de distance.

Comme le résume le critique de cinéma Rafik Djoumi sur son excellent blog,
Les deux grands gagnants de la méthode de performance capture sont le réalisateur et ses comédiens. Pour le premier, cela revient à séparer distinctement le travail de direction d’acteur et le travail de mise en scène, car le choix des angles, des objectifs, du mouvement de caméra, du découpage ne se font qu’à posteriori, en fin de chaîne, lui offrant une maîtrise inimaginable à la prise de vue qu’aucun plateau traditionnel n’aurait pu permettre. Pour les seconds, cela libère entièrement le jeu et le rapproche en fait du travail théâtral. Ainsi, la performance capture permet conjointement la rigueur absolue dans la technique de mise en scène et la liberté d’interprétation d’un cinéma plus naturaliste.
La performance capture, c'est du théâtre expérimental
Steven Spielberg : There are actors who don’t realise the tremendous kinship between stage acting and performance capture acting. You physically grab the person you’re acting with in a violent scene, in a love scene… When Captain Haddock is dying of a lack of whisky in the desert and we put mattresses everywhere to give the impression that he’s walking on sand and he’s shlogging along and he keeps on falling, Jamie Bell’s Tintin would physically have to pick up Andy Serkis, get him to his feet and wrap an arm around him so they could walk another 20 yards before Haddock fell again, this time bringing Jamie down with him. It is no different than being out in the desert somewhere on Pismo Beach with a company of actors performing the same scene for live-action cameras.
Robert Zemeckis : Here’s the difference though. When I worked with Tom Hanks, he said : “Oh this is like black box theatre” [experimental theatre which takes place on an empty performance space]. You have no costumes, no sets, just rudimentary props to create a scene and a character only using the essence of performance.
TOURNER UN FILM D’ANIMATION... EN DIRECT

Plus fort : James Cameron a mis au point un système lui permettant, au moment du tournage, de visualiser sommairement l’apparence d’un plan ! Un écran montre alors les acteurs, portant leur « maquillage »… virtuel, traverser en direct des décors… virtuels. Il est ainsi possible, en quelque sorte, de tourner un long-métrage « d'animation » comme si son univers imaginaire existait vraiment sous nos yeux. Un extrait de la série Entourage, dans lequel Peter Jackson se trouve vraisemblablement sur le plateau de Tintin, illustre de manière éloquente ce procédé incroyable :

Quand Spielberg filme un plan pour Zemeckis
Steven Spielberg : I got inspired to maybe want to dabble in this medium when I went back to Bob’s cutting room and Bob gave me this old, plastic, chunky Panasonic camera and he said “Come on Steve, make a shot ! Make a shot !”. And he had his world on the screen and I moved around and the world changed. It was like a video-game. I saw Beowulf on a dragon so I brought the camera up and started on his face. Bob hit “play”. The cycle commenced of a dragon making a dive down towards a castle wall. I was able to dive down with the dragon, but if I didn’t like that I could be on the castle wall looking up at the dragon diving down on me. And suddenly I was liberated.
Robert Zemeckis : That shot’s in the movie, by the way.
AUJOURD'HUI LE CINEMA, DEMAIN LE JEU VIDEO

Le potentiel de la performance capture, sa capacité à délivrer le metteur en scène et les acteurs, à inventer des styles visuels hybrides ou à conférer aux comédiens une éternelle jeunesse, restent encore largement inexplorés.



Dans les années qui viennent, ce procédé s'étendra sans aucun doute au jeu vidéo, qui a fait de la restitution parfaite de performances d'acteurs l'un de ses Graal. Avec Heavy Rain, le game designer David Cage a tenté - et en partie perdu - le pari du réalisme. Ce pari, l'ambitieux polar LA Noire, de Rockstar Games, pourrait bien le gagner dès 2011. Contrairement à la performance capture, la technologie « Motion Scan » employée par le jeu ne fait appel à aucun capteur : à la place, 32 caméras haute définition enregistrent les expressions des acteurs. La précision est, dit-on, absolue, et les performances des comédiens utilisables telles quelles, sans avoir à être « nettoyées » par des animateurs. Une alternative convaincante à la performance capture ? Sûrement, si l'on en croit la toute dernière, et impressionnante, bande-annonce du jeu.



En tout cas, Rockstar Games n’a pas le droit à l’erreur : LA Noire comporte de nombreux interrogatoires déterminants, au cours desquels le joueur doit deviner si son interlocuteur dit la vérité et réagir de manière adaptée. De la qualité des expressions faciales dépendent donc l'âme du jeu, mais aussi ses mécanismes.

Car au final, la technologie n’a évidemment de sens qu’en fonction de son but : servir l’histoire.
Steven Spielberg : What we’re advocating is making room and creating tolerances for a new medium. It is not going to engulf the other mediums we have grown up with and have come to revere.

Robert Zemeckis : You have filmed movies, you have animated movies. Now you have a tool to make movies like Avatar. How great is that ? We have a new way of telling stories.

1 commentaire:

Anonyme a dit…

Ce post m'a beaucoup aide dans mon positionnement. Merci pour ces informations