lundi 30 novembre 2009

ACTUALITE : LA FRANCE NE RESPECTE PAS LE DROIT D'ASILE (2)


Pour contrer la récente enquête de 18 pages menée par des associations, qui prouvait le non respect du droit d'asile par la France, Eric Besson a publié la semaine dernière un communiqué de presse. La réaction des associations n'a pas tardé : le lendemain, elles publiaient une réponse imparable, démontant un à un les arguments fallacieux de Besson. On attend la suite...

lundi 23 novembre 2009

ACTUALITE : LA FRANCE NE RESPECTE PAS LE DROIT D'ASILE


Depuis un an, plusieurs associations (ACAT, Amnesty International, CAAR, Cimade, Dom’Asile, GAS et Secours Catholique) enquêtent sur les pratiques préfectorales en Ile-de-France. Le résultat de leur travail, synthétisé dans ce communiqué et développé dans ce dossier de presse de 18 pages, est édifiant :
Entre le 12 et le 14 novembre 2009, le tribunal administratif de Versailles a ordonné à 10 reprises à la préfète des Yvelines de cesser de porter une atteinte grave et manifestement illégale au droit d’asile de demandeurs d’asile empêchés d’accéder au guichet. Il lui a enjoint de les convoquer sans tarder.

A Versailles, seuls trois ou quatre demandeurs d’asile sont reçus chaque jour pour déposer leur demande au guichet de la préfecture. Pour ce faire, ils sont alors contraints de revenir plusieurs fois, de dormir dehors et de s’organiser afin d’espérer accéder au guichet "asile" de la préfecture. Le risque, pour les non-admis est, lors d'un contrôle policier, d'être considéré comme "sans-papiers" et donc susceptibles d'une mise en rétention pour éloignement.

C’est un exemple parmi d’autres des pratiques préfectorales illégales que le Groupe Inter Associatif Asile en Ile-de-France a observé de novembre 2008 à novembre 2009 dans sept services préfectoraux : Paris, Yvelines, Essonne, Hauts de Seine, Seine Saint Denis, Val de Marne et Val d’Oise, à travers un accompagnement concret des demandeurs d'asile en préfecture et un recueil d’informations.

Le constat est accablant. Le droit d’asile est entravé et les droits fondamentaux des demandeurs d’asile ne sont pas respectés. Ils ne sont pas ou mal informés de leurs droits et obligations. L’accès à la procédure d’asile elle-même est rendue très difficile. Des restrictions excessives sont portées au droit de séjourner en France durant l’examen de la demande d’asile. Toutes ces pratiques illégales ne font qu’accroître la précarité des demandeurs d’asile et les dissuadent de demander la protection de la France. L'accès à la procédure d'asile doit être simplifié avec pour seul objectif celui de protéger les demandeurs d’asile.
Alors que le gouvernement continue de stigmatiser les sans-papiers et lance un débat sur l'"identité nationale" pour d'évidentes raisons électoralistes, il est désormais prouvé que même le droit d'asile est bafoué en France. Une conférence de presse sur ce sujet aura lieu le mercredi 25 novembre 2009 à 10h30, dans les locaux d’Amnesty International, 76, bd de la Villette, 75019 Paris. Les associations à l'origine de cette enquête y "présenteront leurs recommandations". Elles ont déjà annoncé leur intention de saisir la justice.

mercredi 21 octobre 2009

ACTUALITE : LA LUTTE DES TRAVAILLEURS SANS-PAPIERS (2)



Alors que les actions des travailleurs sans papiers prennent de l'ampleur (3 000 grévistes dans une quarantaine d'entreprises aux dernières nouvelles), un rassemblement a été organisé vendredi 16 octobre devant le consulat d’Haïti à Paris. La vidéo spongieuse ci-dessus en résume les enjeux, tandis que ce texte détaille le bilan de la rencontre avec le ministre conseiller.

jeudi 15 octobre 2009

ACTUALITE : LA LUTTE DES TRAVAILLEURS SANS-PAPIERS



Depuis l'année dernière, la lutte pour la régularisation des travailleurs sans-papiers s'accélère. Elle semble avoir pris un tournant le samedi 10 octobre, avec une manifestation qui a réuni plus de 10.000 personnes - du jamais vu depuis 1997. Dans la foulée, le lundi 12 octobre, 1.300 travailleurs sans-papiers ont lancé un nouveau mouvement de grève dans 28 entreprises, organisé par la CGT. D'autres actions se préparent, qui seront annoncées, entre autres, sur le site de l'association Droits devant. La première d'entre elles a lieu dès demain, devant le consulat d'Haïti. En attendant, regardez donc la vidéo haute définition ci-dessus, signée l'Eponge. Elle montre des images du cortège de samedi, accompagnées de propos édifiants de sans-papiers qui témoignent de leur vie. A diffuser.

JEU VIDEO : LE GUIDE "200 JEUX VIDEO ESSENTIELS"

Enfin ! Après des mois de dur labeur, le guide « 200 jeux vidéo essentiels », dont je suis le rédacteur en chef, sort aujourd’hui en kiosques et sur notre site. Au programme, une ludothèque idéale constituée de jeux disponibles dans le commerce, sélectionnés par un comité de dix journalistes de la presse écrite, du Web, de la radio et de la télévision.

En bonus : l’histoire du jeu vidéo, un panorama des métiers de la création, des conseils pour choisir sa machine, des rétrospectives sur des sagas de légende, des portraits d’auteurs exceptionnels, les 10 meilleurs titres indépendants, les 10 plus grands jeux en ligne, les 10 hits les plus attendus de 2010, une préface de David Cage, des index par genre et par support ainsi qu’un lexique. En exclusivité, voici un extrait de l’article consacré à la série Metal Gear et à son créateur, Hideo Kojima :
Pendant son enfance, Hideo Kojima a voulu être cosmonaute, policier, détective, artiste, illustrateur, écrivain, réalisateur... Enthousiasmé par Super Mario Bros., il devient game designer. Il entre en 1986 chez Konami où il codirige Penguin Adventure. En 1987, il conçoit Metal Gear. En 1988, il rend hommage au cinéma –son autre passion - dans The Snatcher, un jeu d’aventure cyberpunk fortement influencé par Terminator et Blade Runner. Après Metal Gear 2, il lance Policenauts en 1994, un jeu d’aventure mêlant science-fiction et film noir. Il séduit ensuite un public massif et mondial avec les quatre Metal Gear Solid. Marqué par les récits de son père qui a connu les bombardements sur Tokyo pendant la Seconde Guerre mondiale, Kojima injecte dans cette série son obsession du nucléaire et son pacifisme. Il dirige aujourd'hui Kojima Productions, une filiale de Konami fondée en 2005.

VOYAGE : L'ISLANDE



L'Islande… Jusqu'à présent, le voyage de ma vie. Extraterrestre. Hors de proportion. FOU. C'est le début des temps, ou la fin des temps, ou l'Enfer, ou la Lune, mais ce n'est plus tout à fait notre planète. D'ailleurs, si vous voulez apprendre comment une monstrueuse éruption volcanique a produit une sorte d’apocalypse mondiale il y a deux siècles et contribué à déclencher la Révolution française, lisez donc ce compte-rendu en images, souvent spectaculaires. Pour le reste, la vidéo ci-dessus concentre en cinq minutes les moments forts du voyage. A regarder de préférence en haute résolution et en plein écran.

Choc sensoriel, donc, mais qui n'est pas sans donner matière à réfléchir. En traversant ces paysages à la beauté, à la diversité et aux contrastes insensés, qu'on croirait dessinés par un artiste dément, je n'ai pu m'empêcher de penser aux jeux vidéo et à ce que j'ai recherché à travers eux depuis que je suis petit : un mystère ; un voyage facile dans des lieux irréels qui se dévoilent peu à peu ; une fascination panthéiste pour une nature pastorale, angoissante ou sublime (au sens de Burke). On sait que Shigeru Miyamoto, le créateur de Super Mario et The Legend of Zelda, aspire à transcrire dans ses jeux des sensations précieuses : celles qui l'habitaient quand, enfant, il découvrait des grottes ou d'étroits chemins dans les forêts de sa campagne natale. Et des titres aussi divers que Half-Life 2, Halo, Ico, Shadow of the Colossus, Silent Hill 2, Grand Theft Auto IV, Uncharted : Drake’s Fortune ou Psychonauts façonnent des mondes inoubliables, qui portent les traces d’un long passé, écrasent le joueur sous des perspectives monumentales ou utilisent l'espace comme une métaphore de l'esprit.

Je n'avais pas encore visité un pays capable de me procurer des émotions comparables. Et puis j'ai vu cette immense chaîne de cratères menant à un glacier de la taille de la Corse, ces nuages bas se déchirer en pleine tempête pour révéler le ciel bleu pendant une poignée de secondes, cette nature si hostile que pas un insecte, pas un animal ne peuvent s'y aventurer, ce lac couvert d’icebergs qui atteint 200 mètres de profondeur à certains endroits, ce volcan dont la dernière éruption, en 2000, a duré 11 jours, ces rideaux de pluie obscurcissant un panorama digne du Seigneur des Anneaux - désert de cendre noire et de rochers, petites rivières, glaciers, fumerolles, montagnes marrons, orangées et bleutées. J’en ai encore des frissons.



Dans des conditions aussi difficiles – il arrive que des touristes frôlent la mort voire trépassent sur le parcours que nous avons suivi -, une espèce de lien, de solidarité implicite se tissent souvent entre les randonneurs, unis dans l’adversité. Quand j’ai été contraint de m'allonger deux fois pour me protéger de la puissance inouïe du vent, quand de petits grêlons mêlés à de minuscules cailloux m’ont fouetté la peau et les vêtements, quand j’ai remonté une pente atroce sur un chemin glacé, je n’ai jamais été seul. J’ai régulièrement pensé au roman La Horde du Contrevent, incontournable chef-d’œuvre déjà évoqué sur ce blog. A ce passage, par exemple :
Sitôt qu’Arval sortait du Pack, je me retrouvais insuffisamment abritée, par intervalles soumise au plein vent. J’avais froid, cette impression, que je dispersais mal, d’être progressivement percée à nu et faufilée dans mes fibres. Mon pantalon faseyait aux mollets, le tissu tirait aux manches et au cou, jamais assez épais à cette vitesse, assez opaque. J’enviais les buissons, l’espace qu’ils s’aménageaient entre les branches pour laisser passer les gros flocons d’air… Depuis que j’étais petite, souvent le même rêve idiot : j’aurais voulu devenir, à ces moments, une haie de buis, pas cette voile de peau en travers du flux, ce tronc à plat sans même de racines aux pieds, pour s’associer à la terre…

Dans la ravine, la pluie si redoutée arriva d’un coup. Des billes d’eau éclatantes sur mon front, qui faisaient des ronds sombres dans mon maillot bleu… Et aussitôt l’averse vira au déluge, les gouttes devinrent si denses, et si puissant le vent, que je restai plusieurs secondes sur place comme un caillou ripant au fond d’une rivière en crue. Je reculais, la peur de décrocher au ventre…
— Rivek Dar, Arval !

Sur un appel de Golgoth, Arval rejoignit le Pack, je baissai la tête, tout le monde s’était resserré d’un seul coup, sans cris ni concertation, un réflexe animal de harde instinctive. On ne s’en sortirait pas seul, personne, pas même le Goth, on n’était qu’un petit tas de chair frêle en mouvement, soudés un bloc, désunis presque rien, à peine un billot de bois craquelé prêt à fendre sous la rafale, de la sciure à souffler à la bouche. Et tout le monde le savait, Pietro et Sov plus que tous les autres qui contraient une belle moitié du temps carrément dos à la pluie, tournés face à nous, pour mieux chaîner du geste et de la voix le Fer — le Fer au Pack, le Bloc aux crocs —, rien qu’avec des regards parfois, quelques mots de placement, de cadence ou d’amour.
« Tout ce qui était directement vécu s’est éloigné dans une représentation », affirmait Debord dans la Société du Spectacle. La phrase est aussi péremptoire et contestable que peut l’être un aphorisme, mais elle m’est fréquemment venue en tête en Islande, où ce qui est « directement vécu » atteint un degré ultime de compacité, d’acuité et d’ineffabilité. Le plus ironique étant que mon appareil photo, capable de filmer des vidéos en haute définition, capturait bien plus fidèlement la réalité que mes yeux légèrement myopes. J’ai même quasiment redécouvert l’Islande en sélectionnant les photos et en montant le clip. Le réel plus fort que la représentation, la représentation qui dévoile le réel : c’est sur cette idée très hitchcockienne (Fenêtre sur Cour) ou de palmienne (la majorité de son oeuvre) que je conclus ces divagations.

dimanche 16 août 2009

IDEES : ENTRETIEN AVEC ALAIN BADIOU

Professeur émérite de philosophie à l'Ecole Normale Supérieure, Alain Badiou a longtemps été plus populaire à l'étranger – et surtout aux Etats-Unis – qu'en France... jusqu'à la sortie, en 2007, de son essai De quoi Sarkozy est-il le nom ? Considérable succès en librairie, ce recueil de textes lumineux et d'une grande hauteur de vue historique examine la situation politique immédiatement avant et après la présidentielle de 2002, critique la démocratie électorale (un choix fallacieux, une "désorientation organisée qui donne les mains libres au personnel de l'Etat") et analyse les différents traits d'un "transcendantal pétainiste" de la France, dont relèverait Sarkozy.

En conclusion, Badiou rappelle le sens premier de l'hypothèse (ou Idée) communiste : "En tant qu'Idée pure de l'égalité, l'hypothèse communiste existe à l'état pratique depuis sans doute les débuts de l'existence de l'Etat. Dès que l'action des masses s'oppose, au nom de la justice égalitaire, à la coercition de l'Etat, on voit apparaître des rudiments ou des fragments de l'hypothèse communiste (...). Les révoltes populaires, par exemple celle des esclaves sous la direction de Spartacus, ou celle des paysans allemands sous la direction de Thomas Münzer, sont des exemples de cette existence pratique des "invariants communistes"".

A cette Idée, Badiou consacre aujourd'hui un livre entier : L'hypothèse communiste. Il y dissèque trois exemples (la Révolution culturelle chinoise, Mai 68 et la Commune de Paris) et en détaille les échecs, l'influence et les enseignements. Badiou raconte qu'en mai 68, les grévistes de l'université de Reims, où il est alors maître assistant, se joignent spontanément aux ouvriers de l'usine Chausson, sans l'intermédiaire des partis et des syndicats. C'est cette "autre politique", se tenant "à distance" des organisations traditionnelles et de l'Etat, permettant des "réunions entre gens qui ordinairement ne se parlent pas", que Badiou défend en tant que penseur, romancier, dramaturge et militant. Le communisme autoritaire (Etat-parti, "dictature du prolétariat", méthodes militaires) ayant mené à des régimes sanglants, c'est à de nouvelles formes politiques que le philosophe appelle à réfléchir : en France, l'"organisation Politique", qu'il a cofondée en 1983 ; à l'étranger, "le mouvement Solidarnosc en Pologne en 1980-81, le mouvement Zapatiste au Mexique, la première phase de l'insurrection contre le Shah d'Iran, les "maoïstes" au Népal"...

Ici, Alain Badiou évoque les malentendus dont son oeuvre fait l'objet. Il résume ses décennies d'action sur le terrain (notamment aux côtés des sans-papiers), discute de l'actualité de l'Idée communiste et s'interroge sur le rôle politique de l'art et du cinéma.

> Vous n'avez jamais été aussi populaire en France. De quoi Sarkozy est-il le nom ? a dépassé les 50 000 exemplaires et vous accordez davantage d'interviews qu'auparavant (deux passages à Ce soir (ou jamais !), un long entretien pour Libération...). Du coup, en ces temps de désorientation, une partie de vos lecteurs semble attendre de vous des propositions politiques concrètes, précises, actuelles, alors que vous présentez clairement L'hypothèse communiste comme un livre de philosophie, et non de politique ou de philosophie politique. Y voyez-vous un malentendu sur le but de votre oeuvre en général ?

Je crois que tout succès soudain est un malentendu. Mon oeuvre véritable, celle dont j'ai l'orgueil de croire qu'elle sera encore lue bien après ma disparition, est organisée autour de trois "grands" livres : Théorie du Sujet en 1982, L'être et l'événement en 1988, et Logiques des mondes en 2006. Les "petits" livres sont des jalons disposés entre deux des "grands", ou alors des applications locales de ce qui y est élaboré en détail. Je ne suis pas étonné que ces petits livres soient souvent plus lus que les grands. En un sens, ils sont écrits pour cela. Déjà Descartes écrit son petit Discours de la méthode comme une sorte d'abrégé de ce qui n'est pleinement explicité que dans les Méditations. La conférence de Sartre L'existentialisme est un humanisme vise à élargir le public (restreint) de ce qui demeure le livre le plus important de cet auteur, à savoir L'être et le néant. Il est clair que mes deux Manifestes pour la philosophie (1989 et 2009), tout comme l'Ethique (1993) ou même Le siècle (2004) ont des fonctions comparables.

Je crois cependant qu'il faut mettre un peu à part la série des Circonstances (1, 2, 3, 4 et 5), qui ont connu des fortunes tout à fait différentes. Limitée à mon public ordinaire (pour 1 et 2), provoquant un scandale et une violente polémique, mais qui est à certains égards une tempête dans un verre d'eau (le 3, sous-titré "portées du mot "juif"), rencontrant un vaste succès (le 4, De quoi Sarkozy est-il le nom ?). Dans ces essais, la dimension d'intervention est plus visible, le lien à la conjoncture politique plus marqué. Je m'expose alors au malentendu dont je parlais au début : que le livre soit pris pour ce qu'au fond il n'est pas, une sorte de proposition politique, venant combler un vide.

Il faut bien dire qu'au moment de l'élection présidentielle, la littérature sur Sarkozy a été aussi faible qu'abondante. Elle a oscillé entre une polémique usée, codée par une opposition droite/gauche venue d'un autre temps, et une littérature de gare où on ne trouvait à la fin que des histoires de femme et d'argent. J'ai cherché des catégories à la fois plus générales et plus claires, non seulement pour juger Sarkozy, mais surtout pour situer dans l'Histoire la signification du vote en sa faveur. J'ai esquissé les principes les plus généraux d'une sorte de tenue subjective face au désastre. Et j'ai enfin élargi la scène en tentant de ressusciter une Idée, l'Idée du communisme, dont il me semblait que l'absence avait laissé le champ libre, au moins en Europe, par une sorte de décompression sinistre, à des aventuriers boursicoteurs du type de Berlusconi ou Sarkozy (on notera en passant que l'Italie et la France sont les pays où l'inspiration communiste des politiques avait été la plus vivace depuis la dernière guerre mondiale).

Le succès a signifié que je répondais à une attente, que je comblais un manque. Mais si on regarde les choses de près, on voit que ce petit essai est entièrement nourri par mon dernier "grand" livre, Logiques des mondes. Par exemple, quand je dis qu'il faut au moins, pour ne pas s'effondrer subjectivement, tenir un point (sur l'amour, sur l'information, sur les sans-papiers etc.), cela renvoie à la théorie des points qu'on trouve au chapitre 6 de Logiques des mondes, comme une pièce très importante de ce que je nomme les procédures de vérité. Ou quand je parle de l'hypothèse communiste, quand je distingue une Idée d'un programme, cela vient en droite ligne de la conclusion du même livre, qui démontre que la vie véritable est une vie placée sous le signe de l'Idée. Et ainsi de suite.

Du coup, le succès, dont je me réjouis, est aussi une sorte d'oblitération de la portée réelle du livre. On ne peut y trouver ce qu'on y cherche, à savoir un programme d'action politique immédiate, et on y trouve ce qu'on n'y cherche pas, à savoir une philosophie optimiste pour notre sombre temps.

> Même si votre œuvre ne propose pas de "programme d’action politique immédiate", vous n’avez cessé, toute votre vie, d’être un homme de terrain. Ainsi, vous avez longtemps été l’un des secrétaires de l’"organisation Politique", fondée sur l'idée d'une politique sans parti et attachée à la régularisation des sans-papiers. Quel bilan –politique, philosophique- tirez-vous de ces années d'action ?

L'organisation Politique a été fondée en 1983. C'est dire que son histoire est longue, très diversifiée. D'autant que pour moi, et pour la plupart de ses fondateurs, et au début de ses militants, elle venait après les treize ans d'existence de l'UCFML (Union des Communistes de France Marxiste-Léniniste).

Notre activité a couvert un champ considérable. Si l'on prend par exemple la séquence entre 1987 et 1993, on voit que les expériences les plus importantes concernent les usines, avec les noyaux ouvriers de Chausson, de la Steco, de Renault, les mots d'ordre entièrement nouveaux en cas de fermeture et de licenciements, le ralliement de nouvelles générations d'ouvriers d'origine malienne ou sénégalaise après un temps (fin des années 70) où ils étaient surtout marocains etc.

Dans le même temps, nous sommes à l'origine du quinzomadaire "Le Perroquet", où la plus haute intellectualité, la critique littéraire ou théâtrale la plus fine, se mélangent aux analyses politiques, aux entretiens avec des ouvriers etc. Nous montons le cycle des conférences du Perroquet, où parleront tout ce que la France compte alors d'intellectuels progressistes, de Balibar à Vitez, de Milner à JL Nancy, de Lacoue-Labarthe à Denis Roche, de F. Regnault à Jacques Roubaud... Vraiment, c'est là que, comme le désirait Rimbaud, l'action était "la soeur du rêve".

Je garde de tout ce temps un souvenir émerveillé, et bien plus encore : mon oeuvre en a été nourrie. Non seulement ma philosophie, mais mon filon romanesque ("Calme bloc ici-bas", en 1997) et toute ma production théâtrale, l'Echarpe rouge en 1984 comme le cycle d'Ahmed de 1994 à 1998. Si je suis aujourd'hui moins immédiatement organisé pour la politique militante, ce n'est qu'un effet de circonstance. Il y a l'âge, aussi. La politique est action et dépense de soi. Je demeure convaincu que participer directement à la politique d'émancipation est une condition pour la philosophie. C'est bien parce que j'ai obéi à cette maxime que j'occupe aujourd'hui dans le champ philosophique une position particulière.

Je peux dire que l'action politique m'a presque tout appris en matière d'indépendance de la pensée. J'y ai vérifié, jour après jour, que se soustraire aux opinions dominantes – ce qui, depuis Platon, est le B-a Ba de la philosophie – demande d'abord d'être lié à ceux qui n'ont aucun contact avec la domination et les opinions qu'elle charrie, de travailler avec eux à la construction politique, de ne rien concéder à la mainmise de l'Etat sur les politiques (le vote, les crédits, les partis, la gauche et la droite etc.). Le bilan que je fais de mon engagement politique, de la lutte contre la guerre d'Algérie dans les années 50 jusqu'au combat pour l'amitié avec les ouvriers étrangers et l'abrogation des lois scélérates qui les visent, est entièrement positif, sur le plan subjectif et sur le plan intellectuel.

> Lorsque vous citez, dans vos livres, des séquences politiques récentes travaillant à faire revivre l'hypothèse communiste, vos exemples concernent uniquement des pays non occidentaux (en dehors, justement, de celui de l’organisation Politique en France). Depuis les années 80, existe-t-il des mouvements, en France et en Occident, qui vous donnent confiance en l’ouverture de cette nouvelle séquence ?

Faire vivre l'Idée communiste est une tâche de caractère idéologique (donc aussi philosophique), et non pas immédiatement une tâche politique. Il s'agit en effet que les individus puissent être préparés à accepter, si possible dans l'enthousiasme, qu'une autre vision du monde, radicalement opposée au capitalo-parlementarisme actuellement hégémonique (notamment sous le nom falsifié de "démocratie") est non seulement souhaitable, mais possible. Toute politique d'émancipation accepte comme horizon cette hypothèse, et elle en est la part réelle. Mais elle n'en est pas la réalisation, justement parce que cette Idée -ou cette hypothèse- n'est aucunement un programme qui demanderait à être réalisé. Elle est plutôt une norme devant laquelle comparaissent les politiques. Celles qui sont compatibles avec l'hypothèse sont bonnes, celles qui ne le sont pas sont mauvaises.

Il faut donc transformer votre question, et dire : "Existe-t-il des actions réelles, depuis les années 80, qui vous paraissent en tout cas compatibles avec la renaissance espérée de l'Idée communiste ?". La réponse est évidemment positive. Même des mouvements aussi confus que les immenses manifestations de décembre 1995 contre le plan Juppé, avec comme unique mot d'ordre "ensemble !", portaient cette compatibilité. Il en va de même pour les actions organisées pour le droit des ouvriers sans-papiers, ou pour les manifestations, dans toute l'Europe, soit contre la guerre en Irak, soit contre la guerre à Gaza. Et bien d'autres choses. Je ne dis pas qu'il s'agit de politiques cohérentes inscrites dans l'horizon de l'Idée. Je dis seulement que l'existence de ces processus, prolongés ou sporadiques, atteste que l'Idée communiste n'est pas coupée de tout réel. Le retour actuel de la violence de classe (séquestrations de patrons, bagarres de rue, émeutes de la jeunesse populaire...) est lui aussi tout à fait confus, et parfois même a-politique. Il n'en est pas moins inscrit sous le signe potentiel de l'Idée, parce qu'il rompt avec le consensus parlementaire, et rend de nouveau acceptable qu'on puisse courir des risques au nom de ses convictions, au lieu de toujours s'en remettre à la médiation de l'Etat, lequel, aujourd'hui, est clairement anti-populaire, voire guerrier, tous partis politiques confondus.

Le moment actuel est mouvant, inquiétant, instable, troué d'éclairs. Cela vaut en tout cas mieux que le ronronnement qui sous couvert de "gauche", de Mitterrand à Jospin, faisait avancer en douceur la servilité populaire devant la monstrueuse et réactive installation mondiale d'un capitalisme de brigands.

> Quel pourrait être le rôle de l’art, aujourd’hui, dans cette "renaissance espérée de l’Idée communiste" ?

Comme je le soutiens (notamment dans Circonstances 2), la difficulté aujourd'hui ne réside pas dans les formes de la critique, mais dans son dépassement affirmatif. C'est de l'Idée créatrice que nous avons besoin, non du spectacle désolant de l'oppression, lequel communique avec une pénible idéologie victimaire. Je suis, pour utiliser mon vocabulaire, un "affirmationiste". L'art contemporain doit faire voir affirmativement la possibilité de l'émancipation, laquelle ne réside jamais dans le simple constat de l'oppression, même fait du point de vue des opprimés. C'est ce qu'il y avait de juste, il faut le dire, dans certains aspects "héroïques" du réalisme socialiste. Le relais, pour l'instant, n'est pas pris. La critique occupe tout l'espace. Nous avons besoin d'une critique de la critique.

> Le cinéma peut-il "faire voir affirmativement la possibilité de l'émancipation" ? Inventer, par exemple, de nouvelles utopies, de nouveaux héros révolutionnaires, capables de convaincre les gens que l'Etat, le capitalisme et la démocratie parlementaire ne sont pas l'horizon indépassable de l'humanité ?

Oui, il le peut sans aucun doute, comme on l'a vu dès les débuts du cinéma avec Eisenstein et toute l'école soviétique des années vingt et trente, ou tout à fait récemment avec Straub, certains films de Godard de l'époque du groupe Dziga Vertov, ou les films chinois qui traitent des métamorphoses du couple ouvrier/usine. Et il y a bien d'autres exemples. Il suffit en un sens que le cinéma fasse confiance à des matériaux issus de la politique réelle et de ses acteurs, pour y organiser la visitation de l'Idée.

> Selon Augusto Boal, dramaturge et homme politique brésilien, le "système tragique coercitif" d’Aristote, omniprésent au théâtre et au cinéma, participe au maintien de l'ordre établi. En effet, par la catharsis, il purge les spectateurs des pulsions socialement nuisibles. Vous qui avez écrit des pièces de théâtre et consacré de nombreux textes au cinéma, êtes-vous d'accord avec Boal ?

Je n'ai jamais considéré que la théorie d'Aristote sur la catharsis soit bien fondée. L'effet artistique, dans son essence, est un effet d'incorporation à l'Idée, Idée qui, au théâtre, est symbolisée dans l'instant des corps-langages, et qui, au cinéma, est de l'ordre de la visitation dans l'image. Tout dépend donc en dernier ressort de la nature subjective de l'Idée, de son rapport à la conjoncture, du type de division qu'elle instruit dans le public. On sait parfaitement qu'un cinéma de forme tout à fait classique, comme celui de Chaplin, produit globalement des effets progressistes, ou peut les produire, tandis que des performances "participatives" n'y parviennent pas.

> Pourquoi ?

Parce qu'il est impossible de légiférer sur le rapport entre art et politique d'un point de vue uniquement formel. Sur ce point, les avant-gardes n'ont pas eu plus de succès que le "réalisme socialiste" stalinien. Détruire les vieilles formes ne conduit pas nécessairement à des résultats politiquement utiles, mais remplir ces vieilles formes avec des contenus révolutionnaires peut tout aussi bien n'être qu'une rhétorique d'Etat. Toute la question est de savoir par où passe, dans un contexte politique et esthétique donné, la puissance de l'Idée, sa capacité à changer, au moins un peu, les individus. Et cela ne peut être décidé unilatéralement, ni du point de vue des formes artistiques, ni du point de vue des exigences politiques. On est à un croisement de deux procédures de vérité distinctes, et il n'y a pas de méta-discours qui puisse organiser ces croisements. Il faut expérimenter, et réagir selon les effets.

> Que pensez-vous justement du "théâtre de l’opprimé", participatif, qu'a théorisé et pratiqué Augusto Boal ?

Il a de grands mérites, mais il ne dépasse pas la critique, la (re)présentation populaire de l'oppression, le cri de la révolte.

> Pourtant, il ne se limite pas à un simple constat dénonciateur : il se donne pour objectif d'entraîner le spectateur/acteur à affronter les situations d'oppression.

La politique ne consiste pas à "affronter les situations d'oppression". Elle consiste à faire valoir, dans une situation déterminée, et de façon organisée, la force de quelques principes opposés à ceux qui dominent en général l'esprit des individus. Dans ce que j'en connais (et encore une fois, je soutiens ce théâtre, et je suis bien loin d'en connaître toutes les manifestations), le Théâtre de l'opprimé est encore très pris dans l'idée que la politique commence par la révolte sociale contre l'oppression, économique principalement, et ses dérivés. Ce marxisme classique est sympathique, mais obsolète. Nous savons aujourd'hui que la politique va des principes aux situations, et non du "social" à l'Etat par l'intermédiaire de la révolution, comme la doctrine classique le croyait. Il est de ce fait tout à fait possible qu'une comédie de Molière ait plus d'emprise politique positive sur un spectateur passif qu'un sketch "en situation" et participatif sur son public, généralement du reste convaincu d'avance.

> Au-delà du cinéma, du théâtre et de l’art, quels penseurs actuels vous paraissent "affirmationistes" ? Les travaux de Michael Albert et Robin Hahnel, par exemple, décrivent des modèles assez précis d'économie participative.

Il ne faut pas confondre l'affirmation avec le programme. Il est absurde, en un sens, de proposer des "modèles précis", alors que les forces capables de les porter ne sont même pas constituées ! C'était déjà le débat entre Marx et les communistes utopiques. Ces derniers prétendaient régler les détails de la future société, alors que l'organisation des ouvriers était encore d'une faiblesse insigne, et que c'était déjà beaucoup de la renforcer au niveau idéologique, par l'Idée du communisme. On est aujourd'hui encore bien plus bas. L'idée générale elle-même est terriblement affaiblie.

Nous sommes à peine au commencement d'une nouvelle séquence, et deux choses seulement sont à la fois possibles et requises : au niveau philosophique et idéologique, reconstituer de façon à la fois très sophistiquée et très affirmative la consistance de l'Idée communiste. Sur ce point, nous devons être à la fois Hegel et Marx : une nouvelle pensée dialectique, et un nouveau Manifeste politique. Au niveau pratique, organiser une liaison militante entre les intellectuels qui le veulent et les ouvriers qui l'attendent, sur des points déterminés à valeur universelle. Le principal de ces points est sans aucun doute le statut des étrangers, parce que c'est par lui que passe l'Internationalisme contemporain, à savoir le refus catégorique des "frontières" entre un Occident riche et arrogant et une masse de gens tenue pour inexistante.

Il ne faut pas se laisser distraire de cette exigence par les diversions millénaristes, dont la principale aujourd'hui, chez nous, est l'écologie. Il serait tellement utile à nos adversaires en crise qu'il faille tous se réconcilier pour sauver la planète ! L'unité de la planète menacée contre la division violente des politiques, quelle aubaine ! Le capitalisme lui-même deviendra pour se tirer d'affaire écologique pour deux. Ce ne seront que banques du développement durable, holdings pour la pureté de l'eau, et fonds pour la pension des baleines. Je ne crains pas de l'affirmer : l'écologie, c'est le nouvel opium du peuple. Et comme toujours, cet opium a son philosophe de service, qui est Sloterdijk. Etre affirmationiste, c'est aussi passer outre les manoeuvres d'intimidation menées autour de la "nature". Il faut affirmer nettement que l'humanité est une espèce animale qui tente de surmonter son animalité, un ensemble naturel qui tente de se dé-naturaliser.

(entretien initialement publié sur le Grand Soir)

lundi 20 juillet 2009

VOYAGE : MONTREAL ET NEW YORK

Des balades dangereuses, des panoramas vertigineux, des restaurants miam, des concerts de jazz, des acrobates en bateau, des sphères géantes pour hamster de 76 mètres de diamètre, des écureuils SDF, des sculptures monumentales, des faits divers terrifiants, des couchers de soleil américains, un loft gigantesque, un film de science-fiction minimaliste, l'atelier de Francis Bacon... Récit en images et en textes d'un mémorable voyage à Montréal, entrecoupé d'un retour à New York, un an après ma première visite.

vendredi 12 juin 2009

RENAISSANCES



Quand on délaisse temporairement un blog, c'est généralement pour de bonnes raisons : militer pour l'association de défense des sans-papiers Droits Devant !!, se réjouir de ses récents succès et appeler par ailleurs tous nos amis spongieux à la soutenir humainement et financièrement (voir la fin de cette page) ;

Suivre les aventures adorables, drôles et admirablement bien racontées de deux dents de lait sur un très beau blog photo ;

Ecouter le rock sinueux des Joggers ou le monstrueux dernier album de Dream Theater : 75 minutes et six morceaux aussi variés que consistants, dont cinq excellents (la preuve avec The Shattered Fortress, medley de folie qui synthétise quatre de leurs précédentes chansons) ;

Répondre aux lecteurs de Jeux Vidéo Magazine sur divers sujets : Violence et jeu vidéo : l'auto-critique ; Comment devenir créateur de jeu ? ; Le grand public va-t-il tuer le jeu vidéo ? ; Comment devenir journaliste ? ; Jeu vidéo et dépression ; La fin du jeu en solo ? ; Le jeu vidéo peut-il faire le bien ?... ;

Recommencer Final Fantasy VII (disponible depuis peu sur la boutique en ligne de la PlayStation 3) le week-end des élections et de la diffusion de Home, s'amuser que le jeu mette en scène des éco-terroristes et se souvenir de sa fin magnifique, sans doute prophétique... ;

Voir Welcome, fiction sur la condition des réfugiés et sur ceux qui les aident. Se dire qu'il s'agit avant tout d'un très bon film, sec, tendu, à la dramaturgie et à la mise en scène puissantes (superbement cadrées, les séquences de traversée de la Manche possèdent un vrai souffle). En conclure que c'est une sorte de version contemporaine d'un chef-d'oeuvre du cinéma d'anticipation : Les Fils de l'homme (même thème central, héros assez proches) ;


Découvrir enfin Terminator Renaissance. Louer sa mise en scène ambitieuse et élégante (dont les plans-séquences immersifs évoquent justement Les fils de l'homme), ses scènes d'action spectaculaires et lisibles, sa splendide photo cendreuse et désaturée, ses influences pertinentes (Mad Max II, La Route...). Frissonner devant le personnage de Marcus, très beau et bien écrit (background, relations avec les autres protagonistes, rôle dans l'intrigue, évolution, dialogues). Regretter les 30 minutes de scènes coupées. Et se dire que, malgré quelques rôles secondaires inutiles, des incohérences gênantes, une fin décevante et une bande-originale médiocre, McG signe un excellent film, gorgé de détails et d'idées (vivement un director's cut en DVD, pour l'instant hypothétique) ;

Regarder l'excellente "version interminable" (six heures !) de Dieu seul me voit. S'émerveiller de l'inventivité de la mise en scène ou du burlesque des situations. Rire de l'indécision et de l'incapacité à s'engager (sentimentalement, politiquement) d'Albert Jeanjean. Et retenir cette réplique, prononcée par Jeanne Balibar qui vient de lancer un verre d'eau à la figure d'Albert sans aucune raison : "Un acte libre est quelque chose d'absolument neuf, hors de notre histoire" ;

Se délecter de Tout ce que le ciel permet de Douglas Sirk, mélodrame d'une absolue perfection sur l'amour, le conformisme, la liberté et la pression sociale, et se demander quels cinéastes, aujourd'hui, savent aussi bien utiliser la lumière et la musique pour exprimer les émotions des personnages ;

Approuver Noël Burch lorsque, dans un livre remarquable et très documenté
, il assassine l'élitisme, le formalisme et la misogynie dont font preuve de nombreux films, critiques et cinéphiles. Admirer la rigueur et la finesse avec lesquelles il analyse des oeuvres qu'il estime, de La Garce à Blue Steel en passant par Mary à tout prix ou Showgirls -pour en savoir plus, lire ce billet en deux parties (1, 2) et cet article ;

Attendre l'été, les vacances, Montréal, New York et l'Islande. Et promettre à son Eponge domestique qu'on ne l'abandonnera pas trop longtemps.

IDEES : VIVRE L'UTOPIE

Visible entièrement sur Google Vidéo, le très beau documentaire Vivre l'utopie relate l'histoire de l'anarchisme espagnol et notamment celle de la révolution libertaire de 1936-1938, suivie par des millions de personnes (les passionnants détails de cette expérience autogestionnaire sont exposés à partir de 45 mns 15). Une trentaine d’anciens militants anarchistes y racontent la mise en pratique de leurs idéaux en Catalogne et en Aragon. Entre cette période, la Commune, les LIP en 1973 ou les réappropriations d'entreprises en Argentine depuis 2001, l'"utopie" n'en a pas toujours été une... Souvenons-nous en. Extraits des témoignages contenus dans le film :
"Je ne fais pas partie de ceux qui disent qu'il n'y a pas eu de querelles ou d'autres choses, mais l'ensemble de ce que fut le communisme libertaire, c'est l'unique solution qu'a l'humanité pour pouvoir bien vivre, il n'y a pas d'autre forme. On a démontré qu'il n'y avait pas besoin de guardia civile, de riches, de prêtres pour bien vivre. Ils sont les seuls qui paralysent la progression de la richesse (sourire). Car la seule richesse qui existe, c'est le travail".

"Quand les propriétaires de l'usine sont rentrés [à l'arrivée du franquisme], ils l'ont trouvée en bien meilleur état qu'ils ne l'avaient laissé, et la production avait doublé"

vendredi 1 mai 2009

IDEES : LE PREMIER MAI



Qui se souvient encore de la signification du Premier Mai ? Il s'agit pourtant d'une date importante pour le mouvement ouvrier, et notamment pour l'anarchisme.
Nous sommes en 1886, à Chicago. Dans cette ville, comme dans tout le pays, le mouvement ouvrier est particulièrement riche, vivant, actif. A Chicago, les anarchistes sont solidement implantés. Des quotidiens libertaires paraissent même dans les différentes langues des communautés immigrées. Cette année-là, le plus célèbre d'entre eux, le Arbeiter Zeitung, tire à plus de 25 000 exemplaires alors que le mouvement ouvrier combat pour la journée de huit heures. Les anarchistes y sont engagés (...). Le mot d'ordre de grève générale du 1er mai 1886 est abondamment suivi, tout particulièrement à Chicago.

Ce jour-là, August Spies, militant anarchiste bien connu de la Ville des Vents, est un des derniers à prendre la parole devant la foule imposante des manifestants. Au moment où ceux-ci se dispersent, la manifestation, jusque là pacifique, tourne au drame : deux cents policiers font irruption et chargent les ouvriers. Il y aura un mort et une dizaine de blessés. Spies file au Arbeiter Zeitung et rédige un appel à un rassemblement de protestation contre la violence policière. Il se tient le 4 mai, au Haymarket Square de Chicago.
Le rassemblement commence dans le calme. Mais soudain, des policiers foncent vers la foule. Une bombe est lancée sur eux, faisant un mort et des dizaines de blessés. Les policiers ouvrent alors le feu, tuant un nombre indéterminé de personnes. Huit anarchistes, dont Spies, sont jugés, alors que seuls trois d'entre eux étaient présents le 4 mai. Le procureur fait de leur procès celui de l'anarchisme :

"Il n'y a qu'un pas de la république à l'anarchie. Ces huit hommes ont été choisis parce qu'ils sont des meneurs. Ils ne sont pas plus coupables que les milliers de personnes qui les suivent. Messieurs du jury : condamnez ces hommes, faites d'eux un exemple, faites-les pendre et vous sauverez nos institutions et notre société"
Tous les accusés, sauf un, seront condamnés à mort, sans preuves, par un jury haïssant les anarchistes. L'un d'eux se suicide dans sa cellule, trois voient leur peine commuée en prison à vie et quatre sont pendus.
Ce sont eux que l'histoire évoque comme les "martyrs du Haymarket". Plus d'un demi-million de personnes se pressent à leurs funérailles. Pour ne pas oublier ce drame, le 1er mai est décrété jour de commémoration. Neebe, Schwab et Fielden seront libérés le 26 juin 1893, leur innocence étant reconnue ainsi que le fait qu'ils ont été victimes d'une campagne d'hystérie et d'un procès biaisé et partial. Ce qui reste clair cependant, ce sont les intentions de ceux qui condamnèrent les martyrs de Chicago : briser le mouvement ouvrier et tuer le mouvement anarchiste aux Etats-Unis.
(les citations sont extraites de l'Ordre moins le pouvoir, de Normand Baillargeon. Cet excellent petit livre sur l'anarchisme, extrêmement clair et synthétique, en détaille les racines, les figures principales, les événements historiques, les positions -économie, syndicalisme, écologie, éducation, médias, éthique, féminisme-, et comprend une abondante bibliographie)

MUSIQUE : BRIC A BRAC


Le rock-world-pop-folk psychédélique, inclassable, foisonnant et très riche en textures d'Animal Collective ; le piano et les cordes omniprésentes d'Antony and the Johnsons, supergroupe mené par un chanteur à la tessiture incroyable ; l'electro-rock doux-amer et feutré du duo Metal Hearts ; la musique agressive, polyrythmique, étrange et avant-gardiste de Meshuggah : nouvelle compilation 100% spongieuse, à déguster sur place ou à emporter.

ANIMAL COLLECTIVE
> Fireworks

> Did You See the Word

> My Girls

> Also Frightened

> The Purple Bottle

> Tikwid

> Grass


ANTONY AND THE JOHNSONS
> My Lady Story

> Man is the Baby

> Twilight


METAL HEARTS
> Disappeared

> Midnight's Sun

> Socialize

> Ocean Song


MESHUGGAH
> In Death - Is Life

> In Death - Is Death

lundi 30 mars 2009

JEU VIDEO : LE GUIDE "METIERS ET CREATEURS DU JEU VIDEO"

Enfin. Après plusieurs mois de travail, et en attendant une deuxième édition qui sera plus riche en contenu, le guide "Métiers et créateurs du jeu vidéo", dont je suis le co-auteur, est disponible sur notre site et sur celui de la Fnac. En exclusivité, voici un extrait de l'interview de Warren Spector (producteur d'Ultima Underworld, Thief, Deus Ex...) incluse dans le guide :
Vous avez étudié les théories et l’histoire du cinéma. Voyez-vous des parallèles entre l’histoire du cinéma et celle du jeu vidéo ?
Je pense que la structure de notre industrie est effectivement comparable à celle du cinéma dans les années 1920 à 1940. Il y avait une poignée de cinéastes indépendants à l’époque, tout comme il y a une poignée de créateurs de jeux indépendants. Il y avait un mouvement expérimental marginalisé et pas très influent, et c’est le cas des jeux indépendants aujourd’hui.La plupart des films étaient fabriqués par des employés à plein temps, présents à tous les niveaux de la hiérarchie et dans toutes les disciplines : ce modèle de création en interne domine également l’industrie moderne du jeu vidéo.

Les jeux vidéo se situent-ils à l’âge d’or des studios ?
C’est un autre débat : laissons ça aux historiens. Pour l’essentiel, j’espère que nous continuerons à suivre les traces de l’industrie du cinéma. Je souhaite voir les éditeurs fonctionner comme des distributeurs – et, dans certains cas, comme des sources de financement – pour des créateurs largement indépendants. Mais je pense que cela n’arrivera pas avant plusieurs années. Il y a surtout un point sur lequel j’aimerais voir le jeu vidéo se rapprocher du modèle classique d’Hollywood : à l’époque, la diversité des sujets, des genres et des styles était gigantesque et il y avait des tonnes de scénaristes, réalisateurs, chefs-opérateurs... très singuliers. Je ne vois pas cette variété dans les jeux d’aujourd’hui.
Profitant d'un léger moment de répit, j'ai également consacré un long papier à Mother 3, publié dernièrement sur Chronic'art.com. "Tant qu'existeront des titres comme celui-là, les jeux vidéo ne seront jamais tout à fait une perte de temps"... Mother 3 mérite votre attention. Jouez-y ! (instructions à la fin de ce billet)

jeudi 26 février 2009

LIVRE : LA ROUTE



Un homme, un enfant, un caddie et une Amérique cendreuse : La Route (The Road en VO) est un roman post-apocalyptique aussi court que dépouillé. Les phrases et paragraphes brefs et elliptiques, l'intrigue se concentrant sur la survie des personnages au quotidien (trouver de la nourriture, un refuge, un chemin), l'absence d'explication donnée à la fin du monde, le style minimaliste permettent aux souvenirs et à l'imagination du lecteur de s'engouffrer dans le récit et installent un rythme singulier. Par contraste avec la sobriété globale de l'écriture, chaque jaillissement d'horreur ou de poésie, chaque métaphore ou flashback, chaque scène d'action acquièrent une puissance dévastatrice.

La Route sera adapté au cinéma cette année, avec Viggo Mortensen dans le rôle principal. On peut s'interroger sur l'intérêt créatif de la démarche : la beauté, l'originalité et la force du livre doivent tout à l'écriture très particulière de Cormac McCarthy -écrivain très populaire aux Etats-Unis, auteur du livre dont est tiré No Country for Old Men et récompensé du prix Pulitzer pour La Route.

Dans tous les cas, amis spongieux, lisez ce roman maintenant, avant que le film n'en pollue votre représentation mentale. Ce grand bouquin a déjà influencé les auteurs de Fallout 3 et Terminator : Salvation. Evocateur et bouleversant, il nous rappelle que ni les hommes, ni la société ne sont éternels. En ces temps incertains, on peut y trouver une énergie supplémentaire pour se dépêcher de vivre et d'agir.

lundi 16 février 2009

JEU VIDEO : FLOWER


(making-of à regarder de préférence après avoir terminé le jeu)

A la fin du film Princesse Mononoké*, une vague de végétation luxuriante provoquée par la mort du Dieu-Cerf s'abat sur le monde et le recouvre à toute vitesse. Imaginez maintenant que vous êtes cette vague. D'abord simple pétale porté par le vent, vous devenez comète à mesure que des fleurs se greffent à vous. Sur votre chemin, le monde se régénère, l'herbe renaît, se courbe et bruisse, les couleurs se ravivent et la nature se venge de la civilisation. C'est cette expérience unique que procure Flower, "poème vidéoludique" muet aussi court que flamboyant, disponible depuis peu sur la boutique en ligne de la PlayStation 3.

D'une qualité de finition impressionnante, Flower conjugue l'esprit d'un jeu vidéo indépendant avec les moyens importants d'une production interne de Sony. A l'instar d'Okami, il valorise l'action la plus banale que peut proposer un jeu vidéo -traverser un univers- à la faveur d'effets visuels et sonores enchanteurs. Plus généralement, il adapte ses mécanismes aux émotions sereines qu'il souhaite susciter : aucun game over, un challenge presque absent, un système de contrôle très simple et intuitif (l'agrégat de pétales se dirige en inclinant la manette et en pressant n'importe quel bouton pour accélérer). Pour autant, il s'agit d'un vrai jeu : plus l'on maîtrise son avatar, plus les parties gagnent en fluidité et grisent les sens jusqu'à générer un sentiment d'euphorie d'une intensité rare.

En dire davantage sur ce micro chef-d'oeuvre de deux heures, moelleux et épuré, serait criminel. Destiné aux amoureux du jeu vidéo "moderne" (c'est-à-dire guidé par l'émotion, le sens, l'histoire à transmettre) mais pas seulement, Flower est la plus belle surprise de ce début d'année.

*
Sommet du cinéma épique et meilleur film de Miyazaki avec Mon Voisin Totoro, comme le savent déjà nos amis spongieux ^^

CINE : BURN AFTER READING



Deux employés d'un club de remise en forme (Frances McDormand, Brad Pitt) trouvent par hasard des documents appartenant à un ex agent de la CIA (John Malkovich). Ils décident de le faire chanter en lui échangeant contre une rançon... Après No Country for Old Men, les frères Coen reviennent avec un film en apparence plus léger mais peut-être bien plus désespéré. Volontairement surjoués, tous les personnages se révèlent stupides ou d'un cynisme ahurissant (les agents de la CIA). Le film se moque de la gueule de tout le monde, mais la plupart des protagonistes possèdent suffisamment de motivations pour susciter l'empathie. On a même régulièrement envie de pleurer avec eux, de plaindre leur peur de vieillir, leur besoin de reconnaissance ou leur incapacité à exprimer ce qu'ils ressentent.

Plutôt cérébral, l'humour de Burn after Reading ne procède pas tant par gros gags que par accumulation : c'est surtout dans la deuxième moitié du film qu'on se décroche la mâchoire, quand les événements prennent des proportions grotesques, quand les trajectoires des personnages finissent par s'entrechoquer pour aboutir à d'énormes quiproquos aux conséquences terribles (l'hilarante scène de la hâche). De ce point de vue, le scénario adopte une structure proche d'un épisode de Seinfeld. Sauf qu'ici, on rit jaune : Burn after Reading est une tragicomédie sur l'"idiotie de l'époque", comme le dit Malkovich dans un dialogue mémorable.