mercredi 2 juillet 2008

CINE : MARTYRS



Je suis revenu de l'avant-première de Martyrs il y a quelques heures. Depuis, il m'est physiquement impossible de penser à autre chose. Certains plans restent véritablement imprimés sur mes rétines, je suis absent à moi-même, mon crâne et mes membres sont engourdis, je ne coïncide plus tout à fait avec mon corps. Voilà l'effet que le deuxième film de Pascal Laugier (Saint Ange) a produit chez la majorité des spectateurs qui l'ont vu.

Le film, dont la sortie était initialement prévue pour juin, a été interdit aux moins de 18 ans fin mai par la Commission de classification des oeuvres cinématographiques -condamnant de fait sa carrière commerciale, la plupart des exploitants refusant de diffuser en salles, depuis Saw 3, les oeuvres estampillées -18. Aujourd'hui, après un nouvel examen, le film a heureusement obtenu une interdiction aux moins de 16 ans, au grand soulagement de son réalisateur et des défenseurs français du film de genre. Sa sortie est désormais programmée pour le 3 septembre, ainsi que nous le révélait Pascal Laugier avant la projection.

Pourquoi une telle réaction de la Commission ? Pourquoi un accueil si bouillant à Cannes, où le film était projeté ? Eh bien, pour résumer : Martyrs est, d'une certaine manière, le Salo des années 2000. Certes, la démarche de Laugier, fiévreuse, assez maladroite (le scénario a été conçu très vite, en moins de cinq mois, "comme dans un processus d'écriture automatique" selon le réalisateur ; le tournage a laissé une grande part de spontanéité), rappelle peu la cérébralité froide et la maîtrise extrême de Pasolini. Mais il ne s'agit pas de comparer la stature des deux oeuvres (Salo est un chef-d'oeuvre, un film-clé de l'histoire du cinéma ; ce n'est pas le cas de Martyrs, loin de là). Ce que partagent les deux films, c'est une capacité à graver profondément leur sujet dans la chair du spectateur, par des dispositifs de mise en scène, de narration et une violence frontale qui marquent à vie. Salo et Martyrs sont d'abord des expériences, des commotions physiques et émotionnelles d'une force inouïe, qui traversent le spectateur comme un flux d'idées quasi matériel dont les sédiments se déposent dans le corps et ne le quittent plus.

Avec Salo ou les 120 jours de Sodome, Pasolini transposait Sade en 1944, dans le contexte de la république italienne fasciste de Salo où quatre vieux SS en civil infligent les pires tortures physiques et sexuelles à de jeunes garçons et filles enfermés dans un palais. Cinéaste marxiste, Pasolini attribuait ici au sexe, selon ses propres mots, "un rôle métaphorique horrible". Son film était "une représentation (peut-être onirique) de ce que Marx a appelé la réification de l'homme : la réduction du corps à l'état de chose (à travers l'exploitation)". Salo était une métaphore hyperbolique, monstrueuse, bouleversante de tous les rapports de domination, une expression de la "bestialité du pouvoir".

Les thèmes centraux de Martyrs s'approchent de ceux de Salo. Pascal Laugier vomit le monde actuel qu'il trouve "invivable". Martyrs est un cri désespéré qui extériorise sa rage. Le film évoque les tendances autodestructrices des victimes de sévices, la perpétuation de la violence par ceux qui l'ont endurée, l'écrasement des dominés, et plus largement notre solitude absolue face à la vie et la mort, même dans la folie amoureuse. Mais il le fait au moyen de figures classiques du film d'horreur (le fantôme, le monstre, la vengeance, la cave...), ici toutes signifiantes et filmées de manière terrifiante voire tétanisante. Descente aux enfers (littérale), Martyrs montre explicitement l'insoutenable mais sait également user intelligemment du hors-champ et d'un excellent design sonore pour suggérer une présence menaçante qui s'approche. Il s'agit sans aucun doute d'une des expériences sensorielles les plus éprouvantes procurées par le cinéma de genre ces dernières années.

Problème : la deuxième partie du film manque de le ruiner complètement. Laugier y perd son fil thématique, quittant un terrain psychologique (le trauma et ses conséquences) pour s'aventurer dans des sphères mystiques nettement plus obscures et glissantes. Je n'ai pas compris ce changement de direction qui brouille, dilue voire contredit totalement le sens initial du film, en donnant un sens aberrant à la douleur de l'héroïne. Le temps, la réflexion et les nombreux débats qui suivront inévitablement la sortie du film m'aideront peut-être à mieux cerner l'intention de l'auteur, mais pour l'heure, difficile de ne pas penser que Laugier s'est gravement fourvoyé avec cette conclusion...

En attendant, ne fuyez pas devant mes analyses : Martyrs (en tout cas dans sa première partie, très cohérente et réussie) n'est pas un pensum prétentieux, calibré pour satisfaire les journaleux qui n'aiment le cinéma de genre qu'à condition d'y déceler un sous-texte. C'est un vrai film d'horreur, incroyablement efficace et puissant. Et son message est, in fine, "imparlable", pour reprendre les propos de Pasolini concernant Salo : comme il le soulignait, "le sens d'une oeuvre, c'est sa forme. Le message est donc formel et, justement pour cela, chargé à l'infini de tous les contenus possibles pourvu qu'ils soient cohérents (au sens structural) entre eux". Bref, Martyrs n'est pas réductible à une simple description qui aplatit inévitablement son impact. Martyrs doit être éprouvé.

4 commentaires:

chadia a dit…

Votre analyse est très pertinente, et j'avoue avoir eu les mêmes problèmes pour la fin. A vrai dire je ne l'est pas comprise. Mais le film reste une vrai leçon de cinéma.
En revanche le fait que les deux héroïnes soient arabe et eurasienne, et que tous les bourreaux soient des blancs a tendance à m'agacer. Parce que ceci pris au premier degré véhicule une vision du monde très naïve, surtout quand on sait que le continent européen est en train de disparaitre. Peut-être que le choix du casting est une coïncidence, mais je ne crois pas. J'aimerais beaucoup connaitre votre avis sur ce sujet.

Blog l'éponge a dit…

En revanche le fait que les deux héroïnes soient arabe et eurasienne, et que tous les bourreaux soient des blancs a tendance à m'agacer. Parce que ceci pris au premier degré véhicule une vision du monde très naïve, surtout quand on sait que le continent européen est en train de disparaitre.

>>> Euh, les deux héroïnes ont été choisies parce qu'elles étaient idéales pour le rôle, certainement pas pour leur type... En revanche la nature des bourreaux n'a évidemment rien d'innocent.

"Le continent européen en train de disparaître"... Hein ? Pardon ? ^^

Anonyme a dit…

Merci d'avoir un blog interessant

Blog l'éponge a dit…

Euh... merci pour le merci ^^